Danser l’amitié pour célébrer la diversité[i]

Catherine Flynn, Ph. D.

Professeure à l’Unité d’enseignement en travail social, Département des sciences humaines et sociales


[i] L’autrice tient à remercier Marie Fall, Annie Dumont, Mélissa Cribb, Kim Dubé, Madeline Lamboley, Mustapha Fahmi et Frantz Simeon pour l’élan, le soutien et les relectures.

Mes collègues de l’UETS et du DSHS pourront vous le confirmer : on me connaît surtout pour ma pédagogie de type « coup de pelle » et mes élans impétueux contre les violences symboliques (re)produites par notre institution et les acteurs[i] qui la composent. Fraîchement de retour de sabbatique, j’ai été approchée par mon amie Marie Fall pour écrire un texte dans ce numéro spécial de la revue Correspondance portant sur la diversité. Connaissant mon œil aiguisé, sensible et indigné autour des fameuses questions « d’équité, de diversité et d’inclusion », ma camarade aspirait peut-être à ce que je produise un de ces textes bien mordants dont elle me sait capable…

Mais force est de constater que ces mois loin de l’Université m’amènent à vouloir aller là où on ne m’attend pas. Je dépose ainsi mon crayon bien affûté pour prendre calmement cette plume beaucoup plus tendre. Celle que je ne réserve habituellement qu’à mon journal intime, lieu secret et sécuritaire où je consigne ce qui m’émeut, me touche, me transporte. Ce texte se veut ainsi une ode à l’amitié, précieux et unique espace où la diversité est non seulement tolérée, mais profondément embrassée et célébrée. Dans sa forme et son contenu, inspirés par la philosophie de Nietzsche, il se veut également un clin d’œil à notre collègue-poète Mustapha Fahmi, qui fait son dernier tour de piste ce semestre-ci.

Mon histoire se passe non pas à l’UQAC, mais dans cette ancienne taverne « interdite aux femmes » du quartier Eixample de Barcelone, en septembre 2025. L’European Conference on Domestic Violence bat son plein, des collègues et amies du Canada et de l’Europe y sont réunies. Dans un moment de repli nécessaire, mon amie-sœur et moi sortons manger à l’abri du bruit et de l’agitation ambiante pour « se mettre à jour ». Attablées devant des bouteilles de vin et des tapas, nos sujets de conversation habituels se déplient naturellement : nos idéaux de femmes, de mères et de professionnelles antiautoritaires qui sombrent dans le féminisme institutionnel, et le vaste éventail d’incohérences et de pertes de sens qui en résulte ; les tensions actuelles dans les espaces militants que nous fréquentons ; la violence de nos milieux de travail ; les rapports sociaux de pouvoir qui se déploient dans nos vies intimes, amoureuses et sexuelles.

La soirée s’étire doucement, les verres se vident. Nous marchons tranquillement pour aller rejoindre nos hôtels respectifs quand nous recevons le message suivant, accompagné d’un marqueur de position : ON A TROUVÉ DE LA MUSIQUE LIVE ! VENEZ-VOUS-EN !!!

Comme personne ne répond plus promptement à l’appel d’une nuit festive et bien arrosée que deux femmes en péri ménopause, libérées temporairement du poids de leur domestication, nous nous rendons dans ce bar un peu vieillot. Nous débarquons en ces lieux alors qu’un house band pas trop mauvais joue Don’t Look Back in Anger d’Oasis. Cet hymne de mon adolescence nous conduit jusqu’au fond du bar, où nos copines, les bras en l’air, s’époumonent devant des Spritz gros comme des piscines hors terre. Nous en commanderons plusieurs tournées, et chanterons et danserons bien fort sur cette pop britannique qui nous ramène l’énergie de nos 18 ans.

Entre les sets, les langues se délient alors que l’alcool fraye son chemin dans nos corps et nos cerveaux habituellement surpuissants. Nous livrons nos anecdotes de voyage les plus savoureuses, ces secrets intimes bien enfouis que seul le sentiment d’être loin de chez soi rend plus faciles à dévoiler. Nous partageons rires, danses et confidences jusqu’à ce que le groupe quitte finalement les lieux. Nous demandons l’addition vers 1 h 30 et déclarons la fête terminée.

À notre grande stupéfaction, le barman nous souhaite une très bonne nuit et nous annonce que notre note a été réglée. L’alcool et la barrière linguistique faisant leur effet, nous ne comprenons pas trop ce qui est en train de se passer, mais présumons rapidement que la facture, que nous savons très salée, a été réglée par cette sage camarade qui a quitté les lieux une trentaine de minutes avant nous. Le lendemain matin, sur les lieux du colloque, nous nous empressons de la remercier et de l’assurer qu’elle sera remboursée. C’est alors qu’elle nous indique qu’elle a strictement réglé la note de sa consommation personnelle. Elle enchaîne son explication en suggérant que l’addition ait été réglée par le groupe d’hommes installé près de nous, qui ont apparemment passé la soirée à nous observer…

Quels hommes ? Personnellement, je n’ai vu aucun homme dans ce bar… Du moins, je sais qu’il y en avait, mais je n’en ai regardé aucun. Sans visage ni identité, ils étaient pour moi de simples corps existant dans le même espace-temps que nous. Je n’avais d’yeux que pour mes magnifiques et brillantes amies qui s’amusaient, heureuses, souveraines… Même chose pour elles ! Nous nous regardions, nous nous sentions vues, et nous ne nous disputions l’attention de personne. Ces gars ont payé vraiment cher pour se faire ignorer…

Aaaaah, mais si ! Il y avait bien un homme, celui qui a pressé sa poitrine contre la mienne pendant que je me faufilais pour aller aux toilettes. Mais après lui avoir lancé des yeux-de-la-mort-qui-tuent, je l’ai renvoyé à son insignifiance. Pas question de lui laisser le pouvoir de gâcher ma soirée !

Une autre copine avance l’hypothèse que nos (très nombreuses) consommations aient été prises en charge par le bar, parce que « c’est clairement nous qui avons fait lever la fête et mis l’ambiance… le barman a dû faire une excellente soirée grâce à nous et a sans doute voulu nous remercier ». Cette hypothèse nous apparaît la plus plausible. C’est le narratif que nous retenons collectivement. Parce que oui, nous étions les reines de la place ce soir-là, et nous étions dans l’entre-soi. Nous ne laisserons le regard d’aucun homme s’insérer dans cet instant de sororité que nous avons toutes chéri.

C’est ici qu’arrive la question de la diversité.

Parce qu’à l’Université, comme dans ce bar au plancher qui colle, nous nous célébrons et nous nous contemplons entre nous : des communautés de femmes neurodivergentes, grosses ou qui ont quelques « défauts de fabrication », des « conditions » ou des « états » qui leur confèrent d’être considérées en « situation de handicap » ; des femmes de toutes les couleurs, nées ici ou nées ailleurs, qui naviguent parfois dans une posture de l’entre-deux, en mangeant d’une main du thiéboudienne[ii] autour du bol dans la brousse et en écrivant de l’autre un énième article avec des standards scientifiques hautement élitistes, colonialistes et occidentaux ; des femmes qui aiment et jouissent avec d’autres femmes ou avec quelqu’un de qui elles se foutent éperdument de l’identité de genre ; des femmes qui ne sont pas nées femmes, ou qui ne se définissent pas comme femmes, ni comme hommes d’ailleurs. C’est avec ces femmes et ces personnes de la pluralité des genres que je suis tellement plus ! Et avec qui je danse le flamenco, sans danser le flamenco.

Et nous sommes fières d’occuper la piste, parce que notre manière d’exister dans cet écosystème est profondément politique. Nonobstant notre intelligence et notre talent, parce que malgré les politiques d’équité, de diversité et d’inclusion (EDI), comme des verres qu’on tente de nous faire boire « sur le bras », nos conditions d’existence ne nous permettent pas d’exceller autant que ceux pour qui tout est plus facile, nos corps finissent par se mouvoir plus vite, plus fort et par se rapprocher plus intensément les uns des autres lorsque la confiance finit par se tisser. Ainsi, en nous propulsant les unes sur les autres, en adoptant cette fameuse éthique de la non-compétitivité, nous arrivons parfois à occuper le centre et à renverser les marges. Nous nous élevons collectivement.

Il y a bien quelques hommes qui viennent, le temps d’une danse, ou parfois plus longtemps, s’attarder sur la piste avec nous. Le plus souvent, ce sont des hommes qui ne jouissent pas totalement de tous les privilèges que le système patriarcal universitaire leur confère. Parce qu’ils sont susceptibles, eux aussi, de prendre son colonialisme, son cishétérosexisme, son racisme et son capacitisme en pleine gueule. Ils vivent une partie de ce que nous vivons de l’intérieur, ce qui leur amène possiblement une plus grande sensibilité et le besoin de s’affilier aussi pour survivre dans ce terrain hostile. Nos luttes s’unissent ou se délient au fil d’un tango complexe qui nous tricote ou nous détricote selon le sujet du moment.

Plus rarement, des hommes blancs cishet valides viennent faire quelques stepettes ; on s’en méfie le plus souvent lorsqu’on les voit arriver avec leurs gros sabots d’alliés. Que leur place dans le milieu universitaire soit structurée par différentes oppressions ou non, ceux que nous gardons le plus longtemps en piste sont ceux qui ne se gargarisent pas d’une quelconque réflexion sur le féminisme, le racisme ou les rapports sociaux de pouvoir qui ne les oppriment pas. Ces silencieux qui prônent par l’exemple, en nous soutenant, en ne nous objectifiant pas et en prenant parfois quelques balles à notre place quand ils nous savent menacées. Et qui le font, sans jamais revendiquer un badge d’allié à broder sur leur chemise de scout en retour.

C’est cette amitié qui nous permet d’exister en ces lieux, de continuer de rester en mouvement, de nous célébrer. On la voit dans nos yeux lorsqu’une d’entre nous prend le micro, brille au pupitre et fait la démonstration de son éloquence. Notre amitié a ce pouvoir de subversion qui anéantit le fameux discours de la pression par les pairs, si précieux pour le bon roulement de la machine à production des connaissances.

Prochain événement scientifique, lorsque vous verrez une femme prendre la parole, repérez ses amies dans l’audience, observez leurs sourires, leurs regards… Prenez le temps d’observer comment nous nous voyons. Lorsqu’une d’entre nous se démarque, c’est sur nous toutes que son succès rejaillit. Nous nous baignons mutuellement dans nos lumières et nous nous en nourrissons pour se voir avec bienveillance lorsque les violences quotidiennes s’abattent sur nous.

C’est dans ce regard vigilant que nous ne nous quittons pas des yeux et que nous prenons acte lorsqu’une épaule se raidit sous un contact non désiré qui se prolonge, lorsque l’on compte une énième microagression où les mesures EDI sont ridiculisées, le racisme systémique nié, ou encore, lorsque le nombre de lettres dans l’abréviation 2SLGBTQIA+++ est tourné en dérision. Et cela nous fait des sujets de discussion à déposer dans nos journaux intimes, ou pour les prochains verres que nous nous enfilerons dans nos futurs instants d’exaltation.

Notre camarade Eve-Marie Lampron s’est intéressée, pendant son doctorat, aux correspondances des femmes écrivaines des XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles. Je rêve parfois que des historiennes du futur viennent visiter nos archives. En toute humilité, j’estime que notre génération de femmes qui côtoient le milieu universitaire n’est pas banale. Nous jouissons des gains que nos prédécesseures ont faits pour nous, mais nous les savons fragiles, au vu des nombreux ressacs auxquels nous faisons face.

Elles y liront, par exemple, les noms de ceux qui nous ont agressées, de ceux qui ont été nos amants, de ceux qui nous ont déçues en exploitant notre créativité et notre intelligence au service de leur propre avancement. Mais elles découvriront surtout à quel point nous nous sommes encouragées, portées et soutenues. À quel point nous avons été fières les unes des autres. À quel point nous nous sommes aimées vraiment fort !

Au-delà de notre production scientifique, je crois que cette amitié est notre plus grand legs. Une connaissance précieuse à chérir et à documenter, car elle aura été la condition qui nous aura permis de penser, de résister et de créer ensemble.


[i] Je commets délibérément l’écriture non-épicène à quelques reprises dans ce texte.

[ii] Plat national du Sénégal, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO

La Correspondance

Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Revenir en haut de page