Entre rochers, vélo et salle de classe

Rodrigue Ebata

Le droit aussi a besoin de recul pour garder le sens.

Je réfléchis rarement au droit immobile. Les idées les plus claires me viennent souvent en marchant, face à la mer ou plutôt au lac… ou à vélo, lorsque le corps impose un rythme et que le paysage oblige à l’attention. Ce ne sont pas des moments d’évasion, mais des temps de mise au point. Le droit, comme l’enseignement, demande parfois de sortir du cadre pour mieux en comprendre les contours.

Mon arrivée à l’UQAC, comme professeur de droit au sein d’un département de sciences économiques et administratives, a été l’un de ces moments de déplacement. Enseigner le droit à des étudiantes et des étudiants qui ne se destinent pas à la profession juridique m’a rapidement confirmé une conviction : le droit n’est jamais aussi pertinent que lorsqu’il est lié à des situations réelles, à des décisions imparfaites, à des organisations confrontées à l’incertitude. Cela exige de traduire sans trahir, de simplifier sans appauvrir et, surtout, de rester attentif à ce que vivent celles et ceux à qui l’on s’adresse.

Mon parcours n’a rien d’une trajectoire toute tracée. Il s’est construit par ajustements successifs, entre la pratique du droit et l’université, entre la recherche et le terrain, entre des attentes institutionnelles et un besoin très personnel de donner du sens à ce que j’enseigne. Être à la fois avocat et professeur m’a appris à ne pas sacraliser les règles, mais à les comprendre comme des outils : utiles, parfois contraignants, toujours perfectibles. C’est cette vision que j’essaie de transmettre en classe, sans discours théorique excessif, mais sans renoncer à l’exigence intellectuelle.

L’intégration à l’UQAC a été, comme souvent dans les débuts professoraux, à la fois stimulante et exigeante. Il faut apprendre les codes, les rythmes, les attentes parfois implicites. Une part importante du travail se fait dans la solitude, dans le silence des préparations de cours, des corrections, des projets de recherche qui avancent lentement. Mais il y a aussi les rencontres, les échanges informels, les collaborations qui se dessinent, et qui donnent progressivement le sentiment de trouver sa place.

Ce que je cherche à construire ici s’inscrit dans la continuité de ce parcours en mouvement : une manière d’enseigner le droit comme un levier stratégique, au service de la gouvernance, de l’innovation et de la résilience des organisations. Mes travaux de recherche, notamment sur les risques juridiques et les transformations liés à l’intelligence artificielle, prolongent cette même logique : comprendre comment le droit peut accompagner l’action plutôt que de la freiner.

Si je devais résumer ma posture de professeur-chercheur, je dirais qu’elle ressemble à ces moments passés dehors, sur des terrains parfois instables. Il faut avancer sans certitude absolue, accepter l’effort, faire confiance à l’expérience et rester attentif aux signaux faibles. Enseigner, comme pédaler ou progresser sur des rochers, demande de l’équilibre, de la constance et une certaine humilité face au réel.

Avancer commence souvent par lire le terrain.

Je ne sais pas exactement où ce chemin mènera à long terme — et je crois que cette part d’inconnu est saine. Mais je sais ce que je souhaite préserver : le goût du mouvement, le souci du concret et le désir de transmettre un droit vivant, intelligible et profondément humain, au sein de la communauté de l’UQAC.

Les trajectoires professionnelles se construisent en mouvement.

Frantz Siméon

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