Et si les sciences « dures » n’étaient pas si dures que cela sans les sciences « molles »?

Frantz Siméon, Professeur de travail social au Département des sciences humaines et sociales

Les notions de sciences dures et de sciences molles ont fait leur apparition aux États-Unis. Leur utilisation semble avoir été identifiée pour la première fois en 1945 par un « ingénieur industriel américain politiquement actif », qui s’adressait à l’Association professionnelle des ingénieurs mécaniques américains, « plaidant pour un élargissement de la portée sociale de l’expertise en ingénierie ». Dans ses propos, les sciences mathématiques venaient en tête de liste; et, sa principale justification tenait à l’exactitude avec laquelle ces sciences étaient « capables de prédire les résultats » (Ville de Genève) [1].

À propos de ce débat entre sciences dures et sciences molles, il y a de cela quelque temps, j’ai eu une discussion avec un de mes amis et collègue, brillant mathématicien et statisticien. Un collègue engagé dans des travaux qui ont contribué et contribuent encore au développement de modèles mathématiques pour l’optimisation de systèmes électriques, l’intégration de sources d’énergie renouvelables dans les réseaux traditionnels de distribution. Il est incontestable que les résultats de ces modèles mathématiques apportent des solutions et innovations durables. Notre discussion nous a amenés à réfléchir à propos de notre contribution respective, à partir du point de vue qui est le nôtre, à l’amélioration des conditions de vie et au bien-être de l’humanité. Un de ses arguments a été de dire que tout passe par les mathématiques : c’est la science de l’exactitude, c’est la science dure par excellence. Adepte des sciences humaines et sociales dans lesquelles je baigne depuis mes premiers pas à l’Université comme étudiant puis comme professeur, je n’ai pu m’empêcher de lui poser la question suivante : es-tu certain que les mathématiques sont si dures et si exactes que cela?

Question oh combien hasardeuse à un expert, autour d’une science qui a fait ses preuves en termes de rectitude, de rigueur et de précision. J’ai osé poser à mon éminent collègue la question toute simple suivante : 1+1 = combien? Question à laquelle toute personne qui apprend à compter depuis son jeune âge répond le plus simplement du monde et de manière spontanée : 1+1 = 2. Évidemment, la réponse de mon collègue a été automatique : 2.

À cela je rétorquai, es-tu certain que 1+1 = 2? Il hésita un instant et réaffirma avec force qu’en effet, 1+1 était égal à 2. À ce moment, la discussion prit une toute autre tournure que j’ai considérée comme très intéressante. Car, lorsque je lui mis sous les yeux 1 orange et 1 pomme et lui demanda : ici, j’ai 1 plus 1 est-ce que j’ai 2? Une grande hésitation s’en suit. Je venais de remettre en question une évidence qui jusqu’alors n’en était pas une. Dans un monde désincarné, en dehors de la réalité complexe de l’humain, oui, la formule 1+1 est égale à 2. Mais dans le monde réel, plusieurs options sont possibles.

En effet, 1 pomme + 1 banane = néant; 1 homme et 1 femme (dans une relation traditionnelle) = 1 couple; 1 homme + 1 femme + 1 enfant (dans une relation traditionnelle) = 1 famille; 1 chaise + 1 chaise = 2 chaises. L’exactitude, la rigueur mathématique confrontée à la réalité du vivant perd son sens sans le processus de contextualisation nécessaire que seules les sciences humaines et sociales nous permettent de réaliser (Paillé et Mucchielli, 2012)[2]. En effet, je dois transformer la pomme et la banane en objets ou en fruits pour que j’obtienne 2, je dois transformer l’homme et la femme en personnes pour que l’addition donne deux. Les sciences sociales et humaines me donnent ainsi les outils d’analyse et de réflexion qui me permettent de prendre ce recul suffisant pour savoir que la formule 1+ 1 n’est pas toujours = 2.

Il est bien vrai que sans les mathématiques, il n’y aurait peut-être pas de modèles de compréhension intelligible du monde. Toutefois, sans les sciences humaines et sociales, il n’y aurait pas de sens aux modèles mathématiques pour dire le monde tel qu’il est dans sa complexité. Comme le souligne Bryon-Portet (2010 : 16)[3], « un véritable partenariat » se révèle nécessaire et « bénéfique de part et d’autre », car cela permet d’exploiter « la complémentarité des deux modes de connaissance » favorisant ainsi « une approche globale » de la réalité humaine.


[1] Ville de Genève (2023). Quelle est l’origine des termes “sciences dures” et “sciences molles” pour distinguer les sciences exactes des sciences humaines ? En ligne : https://www.geneve.ch/themes/culture/bibliotheques/interroge/reponses/est-origine-des-termes-sciences-dures-et-sciences-molles-distinguer-les-sciences-exactes-des-sciences-humaines#:~:text=En%20t%C3%AAte%20de%20liste%20viennent,’une%20science%20%22dure%22.

[2] Paillé, P. et Mucchielli, A. (2012). L’analyse qualitative en sciences humaines et sociales. 2e éd. Armand Colin. Paris.

[3] Bryon-Portet, C. (2010). Sciences humaines, sciences exactes. Antinomie ou complémentarité ? Communication, 28(1), 243-264. https://doi.org/10.4000/communication.2141

La Correspondance

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