Le 20 septembre 2024, plusieurs professeurs et professeures du Département des sciences humaines et sociales (DSHS) de l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) organisaient une journée pour rendre davantage visibles leurs disciplines et réfléchir collectivement sur l’actualité et l’avenir de celles-ci. Historiens, géographes, sociologues, psychologues, travailleuses sociales, politologues… se sont réuni·e·s pour réfléchir de façon critique aux conditions de rayonnement du DSHS et de leurs disciplines. Lors de cette journée, une table-ronde réunissant les professeurs Étienne Roy-Grégoire (sciences politiques), Alexandre Dubé (histoire), et la professeure Marie Fall (géographie) ont échangé grâce à l’animation des professeures Julie Fortin (intervention plein air) et Catherine Flynn (travail social). Le public a également pris part à la réflexion. Nous reproduisons ici les propos échangés lors de cette stimulante table-ronde.

Catherine Flynn
Bonjour tout le monde. C’est une très belle journée. On a rassemblé d’éminents collègues pour nous parler du rôle des sciences humaines et sociales dans les sociétés du XXIe siècle. Je m’appelle Catherine Flynn, je suis professeure à l’unité d’enseignement en travail social depuis 2018. Je m’inscris surtout dans le champ du travail social critique et radical. Je suis responsable des cours d’analyse des mouvements sociaux et d’analyse des problèmes sociaux à l’unité d’enseignement. Ma programmation de recherche, pour sa part, s’inscrit surtout dans les études féministes. C’est vraiment un honneur pour moi de coanimer ce matin ce panel avec notre toute nouvelle collègue au département, Julie Fortin, qui a accepté de joindre le comité de la recherche et de l’innovation du DSHS à la rentrée académique, il y a quelques semaines à peine. Donc, c’est vraiment un plaisir d’animer avec toi aujourd’hui Julie, je te laisse te présenter avant de laisser la parole à nos panélistes.

Julie Fortin
Merci Catherine. Bonjour, bienvenue tout le monde à cette journée. Moi aussi ça me fait plaisir d’être présente à cette table ce matin avec mes nouveaux collègues. On peut encore dire « nouveaux » à ce stade-ci. Pour ma part, comme Catherine l’a dit, je suis professeure en intervention plein air. J’enseigne au diplôme d’études spécialisées en intervention par la nature et l’aventure, et aussi au baccalauréat en intervention plein air. En ce qui concerne ma programmation de recherche, qui est encore toute naissante, ça s’inscrira dans cette même lignée. Je suis psychologue de formation, j’ai un doctorat en psychologie, je poursuivrai donc l’étude de la psychothérapie, mais avec la nature comme modalité d’intervention. C’est ainsi que je le résumerais pour le moment.
Bon, on s’est présentées, mais ce ne sont pas Catherine et moi les vedettes sur cette scène, ce sont nos trois panélistes. Donc je vais vous inviter à vous présenter de la même façon, nous dire un peu quels sont vos intérêts, quel est votre parcours. Nous avons Étienne Roy-Grégoire à ma droite, Madame Marie Fall et Monsieur Alexandre Dubé. Vous pouvez peut-être y aller spontanément, comme vous le souhaitez.

Étienne Roy-Grégoire
Merci pour l’invitation, c’est toujours agréable de parler de soi (rires). Je m’appelle Étienne Roy-Grégoire, je suis professeur de sciences politiques depuis un peu plus de trois ans. Mes sujets de spécialisation tournent autour de la rencontre entre l’extractivisme et l’autochtonie.
Je me suis beaucoup intéressé à ces questions-là à partir d’une perspective ethnographique ou de sociologie juridique. Ce qui m’intéresse, c’est de voir le type de régime politique qui s’installe autour des grands projets d’extraction, comme les grands projets miniers, les pipelines, ou dans d’autres contextes, la palme africaine, le café, la coca, ou encore les grands barrages – toute exploitation intensive des ressources qui impose de sacrifier d’autres usages du territoire.

Julie Fortin
Tu as mentionné que cela fait trois ans que tu enseignes, mais peut-être peux-tu nous en dire plus sur ton parcours ?

Étienne Roy-Grégoire
Comment j’en suis arrivé à ces sujets-là ? Mon parcours passe par l’intervention et l’engagement solidaire. Dans mon cas, cet engagement s’est fait beaucoup en Amérique centrale, au Guatemala, comme observateur de droits humains, ou accompagnateur international. Notre rôle était d’essayer de susciter un environnement plus sécuritaire pour des défenseurs des droits humains. En particulier, il s’agissait souvent de personnes revendiquant le respect de leurs droits dans des zones très rurales, souvent autochtones, la plupart du temps très démunis.
Les outils à notre disposition étaient essentiellement politiques. Notre seule chance de créer un rapport de force favorable aux personnes que nous accompagnions reposait sur l’usage d’outils politiques : rendre certaines situations plus visibles, dans le but d’augmenter les conséquences politiques pour ceux qui pourraient vouloir faire taire ces défenseurs de droits humains par des menaces ou des agressions. La protection que nous pouvions espérer offrir dépendait de notre compréhension des relations politiques entre les différents acteurs et à voir quelles informations pouvaient avoir un impact positif selon l’endroit où elles étaient diffusées.
C’est à partir de cette expérience que je me suis intéressé aux outils de la science politique pour éclairer l’action et proposer des solutions. Je dis souvent à mes étudiants qu’il y a deux vertus cardinales en sciences politiques : le courage et l’imagination.

Catherine Flynn
Mais j’entends ton parcours, j’entends que tu parles beaucoup de courage. Est-ce que pour toi, ta programmation de recherche aujourd’hui, et la façon dont tu enseignes les sciences politiques, s’inscrivent dans un tout cohérent avec ton parcours militant ?

Étienne Roy-Grégoire
Cohérent, je l’espère le plus possible. Oui, mais une cohérence, comme toute forme d’engagement, qui n’est pas dénuée de certaines tensions, contradictions ou difficultés… c’est la vie!

Marie Fall
Bonjour tout le monde, je m’appelle Marie Fall. Je suis professeure de géographie et coopération internationale. Je suis d’origine sénégalaise, vivant au Québec depuis 22 ans maintenant, mais toujours en action entre le Québec et l’Afrique de l’Ouest, où se concentrent la plupart de mes projets de recherche et d’intervention.
Quand on me demande de me présenter, c’est toujours un défi pour moi car j’ai du mal à dire concrètement où je me situe en termes disciplinaires. La géographie est une discipline très transversale qui s’intéresse à tout ce qui se passe sur le(s) territoire(s). les géographes s’intéressent aux phénomènes sociaux, culturels, politiques, économiques et environnementaux. Ce qui fait de la géographie une science multidisciplinaire. Ainsi, je me trouve à l’intersection de plusieurs disciplines. Je m’intéresse aux enjeux de pouvoir sur les territoires, ce qui rejoint Étienne, avec qui j’ai quelques collaborations et codirections. Les rapports/relations entre les communautés, les territoires et les ressources sont au cœur de mes préoccupations. À l’ère de l’anthropocène, quand on parle de territoire, on parle aussi des enjeux environnementaux. Aujourd’hui, ces enjeux sont cruciaux. Les questions d’autonomisation, d’égalité, et surtout les politiques sociales pour améliorer le bien-être collectif, m’intéressent. En tant que spécialiste de la coopération internationale et du développement international, je travaille avec des organisations internationales pour mieux comprendre les besoins des communautés où j’interviens. La plupart de mes projets visent à documenter les crises multiformes auxquelles les communautés sont confrontées, qu’elles soient sociales, politiques, environnementales ou économiques. Par exemple, dans les régions côtières et les petites îles, comme les Îles du Saloum au Sénégal où je dirige le stage de coopération internationale de l’UQAC, les changements climatiques sont une réalité avec des conséquences directes sur les systèmes de production de biens et de services écosystémiques. Avec le manque de ressources, les communautés se trouvent démunies ou impréparées face aux impacts réels. Elles font face à des défis majeurs : évènements climatiques extrêmes, dégradation des écosystèmes, perte de biodiversité, accentuation des tensions et des pressions autour des ressources naturelles, insécurité alimentaire, etc.
Le cercle vicieux – pauvreté – pressions sur les ressources –pauvreté – ne cesse de s’intensifier et de se complexifier. Les gens se demandent comment ils vont s’en sortir. Nous documentons ces contextes pour chercher de l’aide et du soutien pour ces communautés.
Je m’intéresse aussi à la manière dont les communautés s’approprient leur territoire pour améliorer leur résilience et leur adaptation aux crises. De plus en plus, je réfléchis à des systèmes durables, notamment dans le domaine de l’alimentation et l’agroécologie. Tout ce qui permet aux communautés d’assurer leur survie à long terme me préoccupe.
Enfin, je travaille également dans une perspective de reconnaissance des communautés marginalisées, qui sont souvent délaissées par les systèmes mondiaux. Je m’intéresse à la valorisation des savoirs traditionnels, locaux et endogènes. Comment mettre en avant ces savoirs que l’on a tendance à délégitimer, au profit de savoirs autres qui sont moins adaptés aux contextes locaux ? Je collabore avec des organisations de développement international qui financent des projets dans une perspective souvent centrée sur l’Occident. L’idée est de sortir de cette vision unique du monde pour considérer d’autres approches, d’autres façons de résoudre les problèmes qui viennent des communautés elles-mêmes. La valorisation de ces savoirs est pour moi un enjeu très important.

Julie Fortin
Je t’écoute parler, Marie, et je trouve que tu mets déjà en évidence l’importance de la collaboration interdisciplinaire, n’est-ce pas ? En entendant tous tes intérêts de recherche et les enjeux qui te préoccupent, on voit déjà qu’une seule perspective ne peut suffire pour appréhender ces thèmes-là. Merci. Alexandre ?

Alexandre Dubé
Bonjour, merci de l’invitation. Je suis Alexandre Dubé, historien, donc, contrairement à mes collègues, ça veut dire que je m’intéresse à des gens morts depuis longtemps. Je suis originaire de Montréal, d’un milieu ouvrier. Je le souligne parce que mon père était soudeur et ma mère, secrétaire. Je le souligne également parce que pour moi, l’accès aux études universitaires est un enjeu qui me préoccupe particulièrement. Et pas seulement l’accès aux études universitaires, mais même aux études supérieures, voire, comble du comble, à des études supérieures en histoire. Donc, avec des champs d’intérêt qui se refusent à une certaine forme d’applicabilité. Je pense qu’on en parlera peut-être un peu plus tard. Cela dit, tout doit nous être possible.
Donc, originaire de ce milieu-là, j’ai fait mon bac à l’UQAM. Ensuite, j’ai complètement renié tout ça et je suis allé faire un doctorat à McGill (rires). Avant d’arriver ici, j’étais professeur pendant sept ans à Washington University, aux États-Unis, à Saint-Louis. Je suis donc revenu avec grand plaisir au Québec. Je suis spécialiste du monde atlantique, donc je m’intéresse à l’histoire des relations entre les différentes sociétés qui existent de part et d’autre de l’océan Atlantique. Cela inclut l’Europe de l’Ouest, l’Amérique du Nord, les Caraïbes et l’Afrique de l’Ouest, surtout parce que je m’intéresse aux espaces francophones de ce milieu-là. Période : XVIe-XIXe siècle, très très largement. Moi, je me concentre plus particulièrement sur la charnière du XVIIe et XVIIIe siècles, qui est vraiment la période qui m’intéresse le plus.
J’ai beaucoup d’intérêts de recherche. En fait, j’ai beaucoup d’intérêts, point, dans la vie. Mais si je devais résumer mes intérêts de recherche, je pense que je le ferais de deux façons qui vont peut-être paraître un peu abstraites. Mais je vais essayer de leur donner un peu de corps.
Le premier, c’est que je m’intéresse à peu près à tous les processus dans l’histoire, particulièrement au XVIIIe siècle, qui tentent de donner une forme aux idées. Bref, des choses comme : qu’est-ce que c’est que la manifestation du lien social que nous avons entre nous ? Cela peut être l’échange de marchandises, soit par le don, soit par le commerce. Qu’est-ce que cela veut dire d’avoir une voix politique à une époque où il n’y a pas de voie politique consacrée ou reconnue pour des individus ? Cela veut peut-être dire essayer de produire des événements, des rituels, des formes de vivre ensemble qui, finalement, échappent à la répression des pouvoirs monarchiques, par exemple. Donc, tous ces moments de transformation ou d’expérimentation entre des idées très abstraites et la tentative de leur donner forme, c’est vraiment ce qui m’intéresse.
Je vous donne un exemple, peut-être cher à Marie : je m’intéresse à l’émergence lente, au cours du XVIIIe siècle, de la notion de dépendance. Comment deux personnes ou deux États se considèrent-ils comme dépendants l’un de l’autre ? Comment ce mot arrive-t-il dans les pratiques ? Par exemple, sur l’île de Gorée, au Sénégal, cette forme de dépendance semble s’incarner dans l’accès à l’eau potable. Or, cet accès, au milieu du XVIIIe siècle, est contrôlé par les femmes sénégalaises. Cela rend absolument furieuses les autorités coloniales françaises, qui estiment que cet accès à l’eau potable devrait être entre leurs mains et non sous la forme d’une dépendance par rapport à des élites locales qui plus est féminines. Ces autorités coloniales essaient d’éviter le mot « dépendance » à cause de ses connotations très fortes, mais ils tentent tout de même de se défaire de cette situation.
Je l’étudie au Sénégal, dans les Caraïbes, et cela prend d’autres formes. Je l’étudie aussi dans ce qu’on appelle le Domaine du roy, ici, à Chicoutimi, Tadoussac, et les postes du Domaine, où la dépendance entre les Autochtones et les Européens, dans les deux sens, est également quelque chose qui préoccupe les deux parties. Ils essaient de mettre des mots sur cette réalité.
Donc, voilà le premier champ d’intérêt qui me passionne.
Le deuxième, c’est tous ces espaces-là où l’on tente d’invisibiliser ou de réduire au silence les émotions, autrement dit, de transformer des émotions en des éléments d’argumentation. Au XVIIIe siècle, les passions politiques peuvent être extrêmement fortes et volatiles. On tente alors de produire toutes sortes de mécanismes pour dire : « Non, la colère, la passion, l’amour, les relations entre personnes, tout cela devrait plutôt passer par le chiffre, le droit, le marché. » Bref, on développe toutes sortes de techniques pour rationaliser le discours, afin de poser des arguments à partir de données, alors que les individus sont très intéressés, au sens propre, émotionnellement.
Donc voilà, ce sont les deux éléments qui me motivent dans l’étude des XVIIe et XVIIIe siècles.

Catherine Flynn
Merci à nos trois panélistes pour la générosité avec laquelle vous vous êtes présentés et avez partagé vos intérêts de recherche. Il est fascinant de voir la cohérence et l’interdisciplinarité dans vos travaux. J’aimerais maintenant vous demander pourquoi, selon vous, les sciences humaines et sociales sont essentielles dans nos sociétés actuelles. Qu’est-ce qui rend vos travaux pertinents ? Plus concrètement, pourquoi ces disciplines sont-elles cruciales pour la pérennité de l’UQAC et pour la prospérité de notre région ?

Étienne Roy-Grégoire
Je vais rebondir sur ce qu’a dit Alexandre concernant les disciplines qui semblent se refuser à toute forme d’applicabilité… je veux bien, mais non seulement on pourrait l’écouter parler toute la journée, mais manifestement ses recherches nous servent à quelque chose.
Il me semble que l’applicabilité doit être redéfinie. Les grands défis auxquels nous faisons face, comme les changements climatiques, dépendent de notre capacité à nous entendre pour poser des gestes concrets. Je renchéris donc sur ce que notre doyenne disait à propos de l’intelligence artificielle, à savoir que nos disciplines, fondées sur des objets en constante évolution, ne se résument pas à des connaissances figées dans le marbre, et donc qu’elles sont les moins susceptibles d’être déclassées par de quelconques « intelligences artificielles ».
En sciences humaines, la connaissance n’est pas une brique que l’on ajoute à un mur, mais un fonds de pensée soumis à une constante réévaluation. Nos disciplines permettent de repenser les évidences, de soulever des doutes sur nos façons de penser et d’agir. L’intelligence artificielle, au contraire, automatise le discours en faisant abstraction de la pensée et de l’imagination.
L’UQAC, parce qu’elle est enracinée justement dans son territoire. Je pense qu’il y a des grands enjeux globaux. Mais il y a évidemment un enracinement de ces enjeux-là dans le territoire. Et je pense qu’au moins une des raisons pour lesquelles une université comme la nôtre est importante, c’est que l’UQAC ne pourrait pas être remplacée par Harvard ou la Sorbonne. Harvard et la Sorbonne n’ont jamais mis les pieds ici. Donc, elles n’ont pas grand chose àa nous dire sur ce qui nous intéresse directement.

Marie Fall
Jusqu’à preuve du contraire, nous sommes encore des humains, pas encore des machines. Les sciences humaines et sociales nous permettent d’avoir une lecture du monde qui nous entoure, de savoir comment continuer à vivre sur nos territoires avec nos ressources. Mais surtout, comme Étienne l’a mentionné, les sciences humaines et sociales ne sont pas figées ; c’est un mouvement perpétuel. On crée des savoirs et ces savoirs sont concrets, basés sur des phénomènes que l’on trouve sur nos territoires. On regarde les belles affiches des différents programmes du département des sciences humaines et sociales, avec des humains en action pour les illustrer : c’est ça, le monde, c’est le mouvement, ce sont les humains. On dit toujours que, quand il nous arrive quelque chose, la première chose que l’on protège, c’est notre tête. Pourquoi ? Parce que nous pensons, réfléchissons, imaginons et rêvons avec notre tête.
Pour moi, les sciences humaines et sociales sont le pilier de tous les savoirs, avec une grande diversité de perspectives. On peut illustrer cela par la fable des aveugles et de l’éléphant. Vous la connaissez ? Dans cette fable, il y avait huit aveugles qui se retrouvaient autour d’un éléphant. Chacun touchait une partie de l’animal et devait décrire ce qu’il touchait. Évidemment, en touchant une seule partie, ils ne pouvaient pas comprendre l’ampleur de la bête. L’un disait : “Ce que je touche ressemble à une patte.” Un autre : “Cela ressemble à une trompe.” Un autre encore : “Je touche quelque chose qui ressemble à une défense.” En combinant leurs observations, ils se rendent compte qu’ils sont en présence d’un éléphant. Ils ont réfléchi collectivement, ont mis leurs perspectives ensembles et ont trouvé la solution.
Les sciences humaines et sociales fonctionnent de la même manière : tout est interconnecté pour créer un tout cohérent. Pour l’UQAC, il est essentiel de reconnaître l’importance des sciences humaines et sociales et d’investir dans ce domaine, car, jusqu’à preuve du contraire, nous sommes encore des humains.

Alexandre Dubé
Sur le défunt réseau Twitter, au moment de la pandémie, il y avait une petite phrase laconique, comme c’est souvent le cas sur Twitter, mais qui me semblait bien tournée. Cela disait : « Trouver l’origine de la pandémie, étudier le virus et développer un vaccin, c’était un problème de sciences naturelles. S’assurer de la production, de la distribution et de l’usage du vaccin, c’était un problème de logistique et de gestion. Mais comprendre pourquoi certaines personnes refusaient de se faire vacciner, pourquoi il existait des théories conspirationnistes et pourquoi d’autres étaient tout à fait prêtes à suivre les directives de l’État, cela relevait des sciences humaines ». Ce sont des problèmes intégrés, comme le disait Marie.
Comprendre les dynamiques qui nous entourent est, pour moi, l’essence des sciences humaines. Je suis historien, donc j’étudie des sociétés différentes de la nôtre. Pour moi, l’essence des sciences humaines, si elle existe, c’est d’essayer de regarder notre monde ou celui du passé avec des yeux neufs, avec une certaine étrangeté. Ce phénomène d’étrangeté nous permet de voir ce que les routines rendent invisibles. Nous utilisons souvent un vocabulaire très vide dans l’espoir d’accélérer la pensée, mais cela se traduit par des raccourcis intellectuels. Le rôle des sciences humaines est à la fois de marquer un temps d’arrêt pour réfléchir, pour voir ce qui se cache derrière les apparences, tout en gardant un équilibre. Nous ne devons pas être trop distants au point que cette distance se transforme en apathie et en désintérêt pour le monde qui nous entoure.
Il est essentiel de rester impliqué, de s’investir dans ce monde. En tant qu’historien, l’un des éléments centraux pour moi est de s’imaginer ce qui n’est plus, mais aussi de s’imaginer que d’autres mondes ont déjà existé. Ce n’est pas seulement de dire qu’un autre monde est possible, mais aussi de se rappeler qu’un autre monde a déjà été possible. Nous avons déjà fait preuve d’une imagination extraordinaire pour donner du sens à notre monde. Certaines choses peuvent nous inspirer aujourd’hui, d’autres sont à rejeter, mais il est essentiel de comprendre ce qui nous relie à ce qui nous a précédés.
Se lier à notre passé peut être vu de deux manières : une chaîne peut nous retenir, mais elle peut aussi nous sécuriser. Pour ceux qui pratiquent l’escalade, une corde peut non seulement assurer votre sécurité, mais elle peut aussi vous relier à quelqu’un qui vous donne du sens. C’est essentiel dans un monde qui cherche à nous atomiser et à nous laisser dériver seuls dans une sorte de balade angoissante.

Catherine Flynn
Je vous remercie. Vous avez nommé des éléments très spécifiques à notre champ, notamment l’intense besoin de créativité, l’étude des dynamiques et de ce qui nous lie. J’aime la façon dont tu évoques ce lien Alexandre, dans la création de liens sociaux. Je veux aussi revenir sur ce que tu as mentionné concernant le caractère temporel de nos objets d’étude et de nos sujets. Je le constate dans mon domaine, par rapport à la question de l’itinérance ou des violences faites aux femmes. Cela n’a aucune commune mesure avec ce que j’étudiais auparavant, notamment les vagues de féminicide, les crises du logement et les enjeux de cohabitation. Par exemple au centre-ville de Chicoutimi, les médias évoquent depuis quelques temps des difficultés de cohabitation. Nous avons donc des enjeux de temporalité dans notre champ qui ne sont pas nécessairement présents dans d’autres disciplines ou en sciences fondamentales. Je retiens plusieurs éléments et je vois le temps passer, donc je vais passer à des questions du public.
Nous allons nous déplacer dans la salle pour que vous puissiez poser vos questions au micro, car nous sommes diffusés en direct à Sept-Îles. Je vais me diriger vers l’arrière, où Sabrina Tremblay a une question ou une intervention à ajouter.
Sabrina Tremblay
Oui. Bon matin. Je suis Sabrina Tremblay, professeure à l’Unité de travail social. Je voulais faire une remarque, puis peut-être poser une question pour relancer la discussion. Tout d’abord, la remarque : ça fait du bien de vous entendre ce matin. Parler de ces enjeux est super important, et je trouve que nous ne le faisons pas assez souvent. Nous sommes tous pris par la gestion de nos recherches et de nos petites PME, et nous manquons souvent de temps pour réfléchir collectivement à notre contribution à la société, notamment ici dans le Saguenay-Lac-Saint-Jean. Je voulais donc vous remercier pour cela. Je pense aussi que, bien que je sache ce que vous faites, j’ai appris beaucoup ce matin. C’est vraiment intéressant, et je me dis que les étudiants qui viennent ici sont chanceux d’avoir accès à votre expertise et à vos passions. En tant que professeure, on s’entend, d’habitude on aime ce que l’on fait, et il faut en effet aimer ça vu l’énergie que ça nous prend.Ma question, et je vais empiéter un peu, sur une initiative de François Olivier Dorais, qui est ici. Il a mentionné un colloque qu’il organise au printemps 2025 sur les universités en région. Cela m’a fait penser à ce que tu disais tout à l’heure sur ton origine, qui était plutôt de classe très moyenne. Je pense que plusieurs professeurs dans les universités régionales viennent aussi de familles moyennes, y compris des étudiants de première génération. Quel est le rôle des sciences humaines dans ce contexte ? Est-ce que cela a le même impact que d’autres formations plus techniques, qui ont un impact plus concret ? Est-ce que cela aide vraiment les collectivités et les personnes qui y vivent à se développer ? J’ai une frustration à ce sujet : je constate que les universités régionales deviennent de moins en moins généralistes et de plus en plus techniques. C’est peut-être dans ce sens-là que j’aimerais vous entendre.

Marie Fall
Notre rôle en tant que chercheurs est aussi d’influencer les politiques. Dans une université régionale, nous avons l’avantage d’être très proches de nos communautés, ce qui soutient nos programmes. Il s’agit d’un engagement, de penser globalement tout en agissant localement. Cela nous définit beaucoup. Malgré les embûches, notamment en matière de financement—un enjeu majeur pour les humanités et les sciences sociales—nous avons tout de même une empreinte sur notre territoire. Pour ma part, je regarde mes projets de recherche, qui sont diversifiés. Je me positionne toujours comme une chercheuse qui peut indiquer où il faut investir pour assurer un monde durable, équitable, avec moins d’inégalités, etc. Être proche des communautés nous permet de mieux identifier les enjeux et les priorités à aborder. C’est donc ma réponse, tout en étant d’accord sur la menace actuelle liée au financement et à la reconnaissance de notre travail.

Alexandre Dubé
Bon, évidemment, tu auras compris que c’est un sujet qui m’est extrêmement cher. Je l’ai déjà dit à plusieurs collègues. J’ai enseigné dans une université américaine qui fait partie des meilleures. Le taux d’acceptation à Washington University était de moins de 1 %, ce qui signifie que nous retenions moins de 1 % des dossiers d’admission. J’adorais mes étudiants, mais je leur enseignais clairement un hobby bourgeois. Ils pouvaient se permettre de faire un bac en histoire, en se disant que leur capital social et leurs ressources matérielles leur permettaient de s’investir dans ce domaine. Ici, je me sens mille fois plus utile auprès de mes étudiants, précisément pour leur dire que rien ne leur est interdit. Cela inclut la possibilité de s’intéresser à des sujets abstraits, à la pensée, à la philosophie, à l’éthique, tous ces éléments souvent déconsidérés parce qu’ils ne répondent pas à des préoccupations matérielles. L’idée que l’université devrait viser à une formation pour entrer sur le marché du travail est quelque chose dont je ne peux que me désolidariser. L’université, c’est avant tout une façon de réfléchir sur notre monde. Il peut y avoir des formations professionnelles, mais il n’y a absolument rien dans une formation en histoire, en sociologie ou en sciences politiques qui devrait disqualifier quelqu’un d’occuper n’importe quel emploi dans nos sociétés. Le monde de l’esprit, des idées, et des arts est accessible à tous et est essentiel à la vie démocratique. Tous devraient avoir un accès égal à la vie des idées. Sinon, nous risquons de reproduire ce qui se dessine aux États-Unis : faire des arts et des sciences humaines un hobby bourgeois, réservé aux classes supérieures. Les sciences humaines sont un investissement dans la vie de l’imagination, permettant de s’imaginer la vie d’autrui, ce qui est essentiel pour la démocratie et informe toutes les décisions, tant politiques qu’en matière d’attribution des ressources. Si nous ne pouvons pas imaginer l’expérience d’autrui et que, dans les sphères de décision, tout le monde nous ressemble, nous faisons face à une crise démocratique. Cette mission est essentielle à toutes les échelles, tant nationale que régionale. Le rôle de l’UQAC est donc incontournable et essentiel, et je souhaite qu’il s’amplifie. Je ne peux pas réclamer justice pour des gens morts depuis 300 ans, mais leur expérience peut nous aider à repenser notre place aujourd’hui et à concevoir l’expérience d’autrui ici au Saguenay en 2024.

Catherine Flynn
Merci, Alexandre, pour ton puissant message. Je te remercie pour ton éloquence. J’ai aussi envie de renchérir en disant que c’est justement notre rôle en sciences humaines et sociales de dénoncer non seulement ce discours de dévalorisation, mais aussi de démontrer que ce discours de dévalorisation sert certains intérêts. J’aime nous voir comme les gardiens des processus démocratiques. Tu m’as vraiment enflammé, Alexandre, merci. Nous avons maintenant une intervention de Madame la Doyenne de la recherche, suivie d’une question de Krystel.
Suzy Ngomo
Merci, je me permets d’intervenir. Vous savez que je ne suis pas du domaine, mais c’est vraiment fascinant. En tant que doyenne, je comprends la question de Sabrina. Dans mon expérience, défendre son identité n’a jamais été simple. Je pense que l’UQAC est dans un processus où il faut défendre son identité et son appartenance. Les organismes subventionnaires créent un moule dans lequel nous devons tous rentrer. Il y a beaucoup de perdants, notamment parmi les sciences humaines. Nous faisons les représentations que nous pouvons, mais nous n’avons pas nécessairement la force politique. Il est important de trouver des moyens pour garder notre identité. Des journées comme celle-ci sont extrêmement fascinantes pour les étudiants qui sont ici, ainsi que pour les agents de changement qui nous permettent de conserver notre identité.
Krystel Grenon :
Bonjour tout le monde. Je suis Krystel Grenon, attachée d’administration au département des Sciences humaines et sociales. Tout d’abord, j’aimerais souligner la participation de tous les professeurs du département pour cette journée ; je trouve cela magnifique. J’apprécie ce que j’entends ce matin, et je vais essayer de formuler ma question de façon concrète. La doyenne a abordé une partie de ce que je voulais demander. Nous savons qu’il y a une nouvelle planification stratégique qui va se mettre en œuvre prochainement. Nous souhaiterions avoir plus d’appuis pour les sciences humaines et sociales. J’aimerais entendre les collègues sur les actions ou interventions qui pourraient être mises en place par nos instances et représentants pour bonifier la place des sciences humaines et justifier davantage notre contribution, car nous savons que nous ne faisons pas partie des domaines qui sont nécessairement financés.

Catherine Flynn :
Merci, Krystel, pour ta question hautement pertinente. J’ai envie de donner la parole à nos panélistes, mais aussi à l’ensemble des collègues du DSHS présents dans la salle.

Étienne Roy-Grégoire :
Je pense qu’il y a plusieurs points à aborder. D’abord, il est important de discuter de la question soulevée par Krystel. Marie-France Bazzo le disait dans son message d’ouverture à cette journée, les sciences humaines sont particulièrement exigeantes. L’un des défis qui nous est posé, en tant qu’université, est que nous sommes à la fois enracinés dans le territoire et ouverts à des étudiants venant de partout dans le monde, notamment des étudiants internationaux. Une certaine proportion de nos étudiants vient de France, mais beaucoup viennent d’Afrique et d’autres régions. Cette richesse pose également un défi : il nous faut rendre les problématiques pertinentes pour les étudiants issus de divers horizons et mobiliser cette richesse. Par exemple, dans un cours d’introduction à la sociologie politique, j’ai des étudiants qui évoquent des situations comme des coups d’État dans leur pays d’origine ou des membres de leur famille qui sont des prisonniers politiques. Ce sont des drames, bien sûr, mais aussi une immense richesse et une contribution significative que nos étudiants internationaux peuvent offrir, à condition que nous soyons prêts à l’accepter. Le danger est de ne pas réussir à faire place à cette diversité d’expériences, ce qui nous mettrait en déconnexion avec nos convictions et nos passions. Nous devons nous rappeler que nous accueillons des étudiants de partout, ainsi que des professeurs aux trajectoires variées.

Catherine Flynn :
Je veux ajouter quelque chose à ce que tu dis, Étienne. Tu as commencé par parler de l’ancrage territorial, un sujet qui a été largement abordé dans les interventions précédentes. Nous ne devons pas oublier que nous sommes une université qui se déploie sur trois campus, notamment à Sept-Îles sur la Côte-Nord. Cette région est un terrain de recherche que j’explore dans certains de mes travaux sur l’itinérance et la violence faite aux femmes. Cette réalité est vraiment spécifique, avec une cohabitation avec les populations autochtones et des inégalités sociales. Dans une perspective de sciences humaines et sociales ancrée dans le territoire, nous devrions réfléchir à la façon de réduire les inégalités entre nos campus, tout en accueillant des étudiants internationaux qui viennent de différentes régions.

Marie Fall :
Nous sommes dans le chemin des possibles, n’est-ce pas ? La diversité de perspectives est le chemin des possibles. Je pense que ce que tu dis, Krystel, est très pertinent. Comment faire en sorte que les sciences humaines et sociales soient davantage reconnues pour leur apport aux communautés ? Aujourd’hui, les communautés sont en quête de sens, car nous perdons nos repères et avons besoin de nous alimenter mutuellement. Prendre de la hauteur collectivement est très difficile, mais nous devons y parvenir. Je pense que l’apport des sciences humaines et sociales, à travers toutes les disciplines représentées, est une porte de sortie. Quand je parle de diversité et de chemins possibles, c’est une réalité complexe, mais nécessaire. Nous devons mutualiser nos efforts et consolider ce que nous avons déjà pour aller toujours plus loin et nous réinventer. J’aime bien la chanson d’Alex Nevsky qui parle de se réinventer. Nous en sommes là, car tout s’effondre. Ce sont les sciences humaines et sociales qui pourraient contribuer à cette reconstruction.

Alexandre Dubé :
Je voudrais ajouter quelque chose, et je souscris entièrement à ce qui vient d’être dit. Dans mon université aux États-Unis, j’ai remarqué deux problèmes importants que je retrouve à l’UQAC sans grande surprise. Le premier est qu’il y a un effort pédagogique à faire auprès de la population en général. Envisager les disciplines universitaires uniquement sous l’angle utilitariste nous place en désavantage. Si le seul critère est le salaire à la sortie, nous sommes effectivement désavantagés, même si je crois que, sur le long terme, les salaires en sciences humaines finissent par rattraper leur retard. Un autre problème est que beaucoup de nos collègues dans d’autres disciplines connaissent mal les sciences humaines et ne peuvent donc pas relayer notre connaissance. Si nos collègues ne sont pas convaincus de la valeur de notre recherche, cela nuit à notre visibilité et à notre représentativité. Nous perdons des ambassadeurs qui pourraient être de précieux alliés. Cela montre qu’il y a un besoin de représentation au sein de nos universités. Cette Journée des sciences humaines se veut une première étape vers la diffusion de nos recherches.
Le deuxième point, comme cela a été le cas à Saint-Louis, est que les universités sont souvent déconnectées de leur milieu d’accueil. L’enracinement dans le territoire doit inclure des partenariats avec les municipalités et les MRC. Ces relations sont souvent le résultat d’initiatives individuelles de professeurs, et il n’y a pas toujours de demande institutionnelle. Par exemple, à Saguenay, lorsqu’une experte en patrimoine a été recrutée à l’UQAM, il n’y avait pas de réflexe local. Renforcer les liens avec les communautés et ouvrir les classes à l’expérience historique est essentiel. Je sais que nous avons beaucoup d’étudiants, mais nous avons aussi des auditeurs libres qui prennent des cours pour s’informer. Cela permet de faire circuler notre message. Les sciences humaines ne peuvent pas exister uniquement à l’intérieur des murs de l’université. Nous n’avons pas les relais institutionnels ni médiatiques pour que ce soit un réflexe de penser à l’histoire, à la sociologie ou à la science politique. Nous devons exister dans l’esprit des gens pour renforcer notre présence dans l’université.

Marie Fall :
Mais pourtant, on est quand même beaucoup sollicités par les autres disciplines, hein ? Moi, j’aimerais savoir combien d’entre nous enseignent dans d’autres programmes que les sciences humaines et sociales. Parfois, j’entends le mot « cours de service », et ce n’est pas très gentil. Mais quand même, on intervient dans d’autres disciplines qui ont besoin de nos… lunettes, de nos lumières pour comprendre certaines problématiques qui leur sont propres. Je ne dirais pas qu’on ne nous reconnaît pas. Peut-être que l’on ne nous reconnaît pas assez, mais il faudrait davantage nous valoriser, parce qu’on est super importants à l’échelle de l’université et à l’échelle de la collectivité dans son ensemble.
Marie-Ève Langelier :
Bonjour, je suis Marie-Ève Langelier, professeure en intervention plein air au département des sciences humaines et sociales. Moi, je suis un produit des sciences de la santé, j’ai une formation médicale et j’ai travaillé 7 ans comme médecin de famille. J’ai fait le choix de venir rejoindre le département des sciences humaines et sociales et je vous écoute ce matin, et je réaffirme mon choix, parce que je vibre à vous entendre, parce que ça me rappelle mon essence d’être humaine d’abord et avant tout. J’ai peut-être une hypothèse sur un élément causal concernant le manque de valorisation ou de soutien de la part des institutions. Cela fait peur de regarder les enjeux sociaux actuels. Ça fait peur de faire face à notre humanité. C’est complexe d’essayer de saisir l’insaisissable que sont les sciences humaines, parce qu’elles sont dynamiques. Donc, j’aurais envie d’appeler au courage, au courage de nos institutions de valoriser les sciences humaines et sociales, de les soutenir financièrement. Ce n’est pas une charité, c’est du courage que de regarder ce qui se passe actuellement, et de se rappeler qu’on est tous et toutes des humains d’abord et avant tout.

Julie Fortin :
Merci Marie-Ève pour ton intervention. On terminerait avec une dernière question. Comme sans doute plusieurs étudiantes et étudiants ici présents dans la salle, et comme certains de vos collègues, à travers votre cheminement, vous avez peut-être eu à défendre votre choix d’étudier les sciences humaines et sociales ou de travailler dans ce domaine-là. Peut-être dans vos familles, vous avez eu à expliquer comment ça se fait que vous étudiez en histoire, et qu’est-ce que vous allez faire avec ça ? Je pense qu’on peut dire que plusieurs d’entre nous ont eu un jour ou l’autre à répondre à cette question. On aimerait donc vous entendre, en conclusion, à savoir comment, quand vous parlez à Monsieur et Madame Tout-le-Monde, comment vous défendez votre choix?

Étienne Roy-Grégoire :
Oui, ma conjointe m’expliquait cette semaine pourquoi le bulletin de vote était si long à la récente élection partielle dans LaSalle–Émard–Verdun, où il y avait 91 candidats. Elle m’expliquait que c’était une forme de protestation contre le mode de scrutin uninominal à un tour, en me disant « Je ne sais pas si tu vois ce que je veux dire… ». Je lui ai répondu : « Tu sais, je suis un peu professeur en sciences politiques… ». Avec mes enfants, on est constamment en train de se chicaner sur la démocratie. Est-ce que la famille est une démocratie ? Moi, je prétends que c’est une tyrannie éclairée!
Quant au proverbial Mononcle Roger, il est plus connaissant sur la géopolitique que je ne pourrais jamais l’être – d’après lui en tout cas. En fait, l’enjeu, c’est celui-ci : les interprétations, la distance dont Alexandre parlait, nous permettent des perspectives, nous permettent d’approfondir des choses. Mais ce n’est pas un registre de pensée radicalement différent de celui des autres membres de la société. Et je pense que c’est un défi à l’université et que c’est d’autant plus confrontant dans nos rapports qu’on prend goût à cette distance-là.

Marie Fall :
Comment je défends le fait d’être géographe ? Parce que je me définis d’abord comme géographe. Je dis : « Moi, j’ai un vaste terrain de jeu, tu sais ? J’ai le monde, c’est mon terrain de jeu. » Et quand on a un vaste terrain de jeu comme ça, on peut se dire chanceuse et privilégiée, parce qu’on a de l’espace pour tout faire, pour tout créer, pour rêver, pour faire rêver le monde aussi. Et comme la géographie est une science des territoires, et que sur les territoires, je commence avec ça et je termine avec ça, ce sont toujours des enjeux de pouvoir. C’est toujours : qui peut s’approprier telle ressource au détriment de quel autre ? Et comment organiser tout ça ? Là, par exemple, avec mes enfants, je leur dis : « Vous allez avoir une punition préventive. » Et c’est quoi une punition préventive ? C’est que je vous soupçonne de ne pas vider le lave-vaisselle. « Ouais, mais maman, ce n’est pas juste! » Ben, je leur explique c’est quoi une punition préventive. Et puis, je dis : « Vous savez, quand on a envahi l’Irak, c’était une guerre préventive! ».
Plus sérieusement, nous avons aujourd’hui de l’espace, donc nous pouvons y mettre tout ce que nous voulons. Mais je défends les sciences humaines et sociales qui ne sont pas figées, ni fermées, ni rigides Elles permettent de penser, mais aussi de panser nos sociétés. Donc diagnostiquer des problèmes, de trouver des solutions, par la réflexion pour apporter une thérapie. Nous pouvons réfléchir collectivement à nos défis contemporains. Dans nos familles, il est vrai que la plupart des gens méconnaissent notre travail. Ils valorisent des professions qui sont souvent perçues comme plus prestigieuses. Pour donner du sens à ce que nous faisons, il est essentiel d’amener nos familles, nos amis et ceux qui ne connaissent l’apport des sciences humaines et sociales dans les sociétés à comprendre concrètement notre rôle. Nous sommes au service de l’humain et nous réfléchissons à la manière d’améliorer les choses de façon positive. C’est ainsi que je défends les sciences humaines et sociales, en affirmant que c’est un vaste monde et que chacun a sa place.

Julie Fortin :
Je me permets d’intervenir, Alexandre avant de te donner la parole, si cela ne te dérange pas. Je me sens particulièrement interpellée par cette question, car, comme je l’ai mentionné en introduction, j’étais psychologue il n’y a pas si longtemps. Venant du domaine de la santé, depuis juin, j’ai pourtant rejoint les sciences humaines et sociales. Avant de poursuivre mon doctorat en psychologie, j’ai étudié en Plein air, et je me souviens des questions que l’on me posait sur mon parcours. Puis, après avoir fait des études en psychologie, ma famille ne posait plus de questions ; c’était clair, j’allais être psychologue. Cependant, maintenant que je suis de retour dans les sciences humaines et sociales, ma famille s’interroge à nouveau sur mon changement de carrière. Comment l’expliquer ? Après plusieurs années à étudier le fonctionnement psychologique individuel, il est devenu évident que pour le comprendre, il fallait aussi s’intéresser à tout ce qui entoure l’humain. La santé n’est pas uniquement une question individuelle ; c’est un sujet holistique qui englobe tout un écosystème. Étudier en intervention plein air est donc un choix cohérent, ça me permet de m’intéresser à la santé d’un point de vue plus écosystémique. Je voulais faire ce lien, car cela rejoint ce que Marie a dit.

Catherine Flynn :
En travail social, c’est un peu particulier. Nous sommes une profession encouragée par les politiques gouvernementales pour répondre à la pénurie de main-d’œuvre, ce qui justifie notre choix de carrière. Personnellement, je n’ai jamais eu à le faire, mais je me vois souvent contrainte de devoir justifier pourquoi j’inscris ma programmation de recherche dans le champ des études féministes. Pourquoi cela est-il pertinent ? C’est une question que je me pose souvent. En fait, nous ne devrions pas avoir à justifier notre existence au quotidien. Cependant, c’est un phénomène qui se produit. À quoi bon s’intéresser aux pratiques d’intervention en travail social auprès des individus sans avoir conscience des inégalités qui (re)produisent les problèmes sociaux et les conditions de vie des populations que nous servons ? Sans compréhension de la société dans son ensemble, il est difficile de savoir qui tire profit des inégalités. Cela constitue un apport extrêmement important dans notre travail. Alexandre, je te laisse la parole pour que tu partages comment tu défends ton choix d’être historien.

Alexandre Dubé :
J’ai été extrêmement chanceux dans ma vie, car ma famille a toujours soutenu mes choix d’études sans jamais poser de questions. C’était clair pour eux que l’on pouvait faire à peu près tout ce que l’on voulait avec l’histoire. C’est d’ailleurs pour cela que je pratique aussi la chirurgie, d’une manière un peu clandestine (rires). Les opportunités étaient nombreuses. Je sais que, pour mes étudiants, la situation n’est pas toujours la même. Au fil des années, j’ai développé un guide d’autodéfense pour mes étudiants, en m’inspirant de la figure légendaire du mononcle Roger, dans le domaine de l’histoire. J’ai aussi accumulé de nombreux exemples d’étudiants qui ont suivi des parcours divers. Certains travaillent dans les ministères, d’autres auprès des réfugiés, et d’autres encore dans les départements de transport au Colorado, ou même ont exposé leurs œuvres d’art à Philadelphie. Il y a des étudiants qui finissent par travailler au ministère de la Défense. Être historien offre également un accès à des codes culturels et permet d’établir des liens. La liste des possibilités avec un baccalauréat en histoire est donc très étendue. En histoire, nous devons constamment jongler avec des sources et des documents qui ne disent pas toujours ce que nous voulons entendre. Il est essentiel de savoir lire entre les lignes, une compétence appréciée dans de nombreux domaines. En conclusion, ce que je dirais à mes étudiants, c’est que, pour répondre à mon oncle Roger, on nous pose souvent la question : « Qu’est-ce que tu vas faire avec ça ? »
Pour répondre à cela, je vais utiliser une citation historique : « Just Watch Me. »