Propos recueillis par Jacques Cherblanc
Vincent Lecours est professeur de géomatique de l’environnement au Département des sciences humaines et sociales de l’UQAC. Il a passé plusieurs années à l’Université de Floride et reste activement impliqué dans la communauté scientifique internationale. Dans cet entretien, il répond à une demande de Correspondance de décrire sa perception de la situation actuelle dans le monde universitaire états-unien. Il décrit pour nous les entraves croissantes à la liberté universitaire aux États-Unis sous la présidence Trump, et leurs effets concrets sur la recherche scientifique, les institutions et les individus.
CORRESPONDANCE : Vincent, en préparation de cette entrevue, tu as évoqué un climat de blocage important aux États-Unis. Peux-tu m’en dire davantage sur ce que tu vis personnellement et professionnellement dans ce contexte?
Vincent Lecours : Je fais partie d’une communauté scientifique internationale, le GeoHab International Consortium, qui organise chaque année une conférence sur la cartographie des habitats marins. J’y participe depuis une douzaine d’années. En 2019, alors que j’étais encore à l’Université de Floride, j’ai proposé d’accueillir la conférence à Key West, en Floride. Elle était initialement prévue pour 2021, mais la pandémie l’a repoussée à 2025.
Tout allait bien au niveau de l’organisation jusqu’à l’entrée en fonction du nouveau gouvernement américain. Dès janvier-février, les agences fédérales ont reçu l’ordre de geler leurs dépenses : plus de déplacements, plus d’inscriptions aux conférences. Nous avons perdu une cinquantaine de participants et plusieurs commandites majeures, notamment celle de la NOAA. Cela a eu un impact financier majeur, mais aussi scientifique : des communications de qualité ont disparu du programme, incluant une de nos conférencières principales.
D’autres chercheurs internationaux ont refusé de venir pour des raisons éthiques ou ont vu leur visa refusé sans justification. On parle de chercheurs d’Australie, de France, de la Norvège. La frontière est devenue un filtre politique. Pour ma part, j’ai prévu des communications vidéo de cinq minutes pour permettre aux chercheurs empêchés d’être présents de quand même partager leurs travaux avec la communauté.

C : Tu étais déjà aux États-Unis lors du premier mandat de Trump. Avais-tu alors pressenti ce qui s’en venait ?
VL : Oui, j’y suis arrivé en même temps que le premier mandat de Trump, en janvier 2016. Dès cette époque, certaines décisions politiques semblaient déjà inusitées, mais on les percevait plutôt comme des excès anecdotiques. On en riait, même. La différence aujourd’hui, c’est que tout est planifié. Il y a une cohérence, une stratégie, et c’est ce qui rend les effets bien plus dommageables. Le système est attaqué de façon systématique, et les conséquences sont profondes. Chaque semaine apporte son lot de nouvelles choquantes. Il y a quelques jours seulement, le 11 avril, le budget de la NOAA a été amputé de $1,7 milliards de dollars américains (presque 30% de son budget) et des services entiers ont été éliminés, dont l’Office of Oceanic and Atmospheric Research. Cela met en péril des programmes de recherche qui dans certains cas étaient en place depuis des décennies. Plusieurs de ces programmes étaient collaboratifs avec le ministère des Pêches et Océans Canada, par exemple pour le suivi des mammifères marins menacés d’extinction. L’effet est donc très réel pour plusieurs chercheurs canadiens. J’ai une collègue de la Commission géologique des États-Unis qui m’a écrit le mois dernier pour m’indiquer qu’elle ne pourrait plus répondre à mes courriels puisqu’elle avait reçu l’ordre de suspendre toute collaboration internationale, petite ou grande, formelle ou informelle.

C : Est-ce que ce qui se passe aux États-Unis modifie ton rapport à la science et à la recherche internationale?
VL : Oui, cela me fait réaliser à quel point notre liberté est précaire et dépendante du contexte politique. J’ai été chanceux de partir au bon moment. Déjà en Floride, pendant le premier mandat de Trump, on sentait la pression monter. On recevait des demandes officielles pour identifier qui travaillait sur certains sujets ou adoptait certaines perspectives de diversité et d’inclusion. À l’époque, Trump ne bénéficiait toutefois pas d’une administration entièrement à son service. Depuis lors, cela a changé. Ainsi, concrètement, aujourd’hui, tous les projets mentionnant le changement climatique ou l’inclusion ont été suspendus. Étant donné que pour être financé au cours des dernières années, l’un des critères d’évaluation était l’intégration d’initiatives d’équité, de diversité et d’inclusion… et que le changement climatique est une observation largement partagée, tous les projets sont concernés. À titre personnel, je peux témoigner que ma conjointe, qui travaillait en recherche pour le ministère de la Faune de l’État de Floride, a perdu son emploi dans ce contexte de chasse idéologique.
C : Et comment réagissent les universités? On les sent très silencieuses.
VL : C’est un climat de peur. Les universités dépendent largement des fonds fédéraux. Quand le gouvernement menace de couper les subventions, les administrations deviennent tétanisées. Mes collègues aux États-Unis me disent que les réponses de leur direction sont vagues et rassurantes en surface, mais qu’il ne se passe rien de concret. Je n’ai pas vu de mobilisations collectives. La peur domine. On vient d’apprendre que l’Université Harvard est la première à défier les exigences du gouvernement Trump, mais ça aura quand même pris du temps et un certain nombre d’agressions contre la liberté académique, entre autres, avant qu’elle le fasse. Espérons que ça crée un effet d’entraînement…
C : Est-il encore possible de faire de la science critique aux États-Unis?
VL : On peut, mais à condition de jouer le jeu. Par exemple, on peut étudier les effets du changement climatique, à condition de ne jamais utiliser ce terme. C’est absurde, mais réel. Le simple fait d’aborder les questions de diversité, de climat ou de justice sociale peut compromettre une demande de visa ou une subvention. Moi-même, je m’inquiète d’entrer aux États-Unis avec mon matériel de conférence, et je perçois beaucoup d’inquiétude des participants qui viendront au congrès que j’organise. Il a fallu que je me fasse rassurant et que je confirme que la liberté académique est une valeur clé de notre organisme international indépendant de tout gouvernement. Mais je suis libre de mon côté de la frontière alors que mes collègues eux, aux États-Unis, sont prisonniers de ce climat et de ces politiques antiscientifiques…

C : Justement, comment vis-tu personnellement cette situation, notamment en lien avec tes collègues qui sont restés là-bas ?
VL : Ce qui me bouleverse le plus, ce n’est pas tant le climat politique en soi, mais les effets très concrets que je vois sur mes anciens collègues et amis. Certains perdent leur emploi, d’autres voient leur carrière bloquée. Plusieurs sont inquiets pour leur sécurité ou celle de leur famille. J’ai reçu des courriels de gens qui attendent depuis vingt ans de participer à cette conférence, qui étaient heureux que finalement elle leur soit accessible puisqu’organisée près de chez eux, et à qui on refuse soudainement le droit de s’y rendre. Ce sont des scientifiques dévoués, qui n’ont rien à voir avec les décisions politiques actuelles, et qui se retrouvent pris en otage d’un système qu’ils ne contrôlent pas. C’est ce sentiment d’impuissance, chez eux comme chez moi, qui me touche le plus.
C : Et que pourrions-nous faire, comme professeurs au Canada, pour soutenir nos collègues américains?
VL : Je pense qu’il faut agir de façon individuelle et interpersonnelle. Par exemple, intégrer nos collègues des universités américaines dans nos projets de recherche. Cela peut les aider dans leurs demandes de permanence ou dans la poursuite de leur carrière. Plus largement, le Canada pourrait jouer un rôle en facilitant l’immigration des scientifiques menacés. Ce serait une façon à la fois humaine et stratégique de soutenir la science.
C : Merci pour ton témoignage, Vincent. Il nous rappelle que derrière les chiffres et les politiques, ce sont des personnes, des collègues, des étudiants qui vivent ces bouleversements au quotidien.
Ce texte est issu d’une entrevue réalisée le 10 avril 2025. Il a été édité pour en faciliter la lecture et respecter le format du journal. Photo de tête d’article: Conférence GeoHab 2024 à Arendal, en Norvège. Toutes les photos de cet article: (c) Vincent Lecours.
